Le monde change·Rêveries·Vie en Chine

La promenade du West Bund

Lorsque je suis revenu à Shanghai, il y a trois ans, après tout juste un an d’absence entre le rocher de Formose, où je me sentais vraiment au bout du monde, et ma Touraine natale, une autre forme de bout du monde, j’ai découvert par une fin d’août aux longs après-midi écrasants de chaleur la promenade du West Bund.

C’est une promenade aménagée sur une berge du Huangpu, ce bras de fleuve au creux d’un coude duquel est niché(e) Shanghai, à un endroit qui n’était il y a cent ans rien d’autre qu’une vague rive marécageuse, et il y a cinquante ans un labyrinthe de docks, de hautes grues, de rails luisants, de cimenteries et d’usines.

Aujourd’hui, sans être située en dehors de l’immense ville, ni non plus dans ce qu’on pourrait considérer comme une banlieue, la promenade n’appartient cependant certainement pas au centre, et n’est donc pas un lieu prestigieux. Elle n’est fréquenté que par les résidents des quartiers alentours, secondaires : pas de touristes ni de stars, mais de vrais représentants de la fameuse nouvelle classe moyenne chinoise. De là on a un beau point de vue, par temps clair, sur les hautes tours du lointain quartier d’affaires, le nouveau vrai cœur de la ville, lui aussi situé au bord du fleuve, quelques kilomètres en aval.

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Comme nous sommes au XXIème siècle, certaines bâtisses ont été transformées en musées d’art contemporain tandis que d’autres on cédé la place à des éoliennes, des skate park publics et autres murs d’escalade colorés pour enfants. Ainsi voit-on pendant les jours de relâche, les weekends, parmi la foule des familles en goguette et des promeneurs de chiens d’appartement un certain nombre de fashionista prendre des poses étudiées entre les imposants piliers de béton à l’esthétique massive et aujourd’hui pour eux mystérieuse, vestige d’une époque pourtant pas si lointaine mais déjà révolue, et même oubliée avec une certaine obstination, où l’industrie lourde régnait en maîtresse incontestée sur toutes les destinées misérables de ce coin de Chine orientale.

La dynastie a changé. Désormais, la Production est ringarde, et c’est l’Image qui a pris le pouvoir : celle d’une vie de loisirs réussis que l’on affiche sur les réseaux pour montrer au monde son merveilleux bonheur conforme aux canons chamarrés de la publicité. L’industrie n’érige plus ses immenses nefs de béton de verre et d’acier semblables à des ruches où les hommes venaient s’accoupler en masse aux machines rutilantes pour accoucher dans la fureur d’une prospérité nouvelle et manufacturée. Alors que la tâche productive a été peu à peu repoussée hors du monde civilisée et circonscrite aux derniers parias périphériques et proche-tropicaux, d’ailleurs bientôt remplacés à leur tour par des robots, les hommes d’aujourd’hui préfèrent s’arrimer en tous lieux à leurs petits écrans individuels, tous reliés au même grand tout par des flux incessants de données : quelques mots, principalement des mèmes et des injonctions à consommer, et surtout beaucoup, beaucoup d’images scintillantes, auxquelles il est impossible de résister.

Pendant que je rêve ainsi aux plus récents changements de ce monde, j’observe les quelques péniches qui affleurent à peine à la surface de l’eau, et semblent ainsi de gros et dociles crocodiles bien raides, bien dressés, bien occupés à remonter laborieusement le fleuve dans le presque silence de leurs petits toussotements tranquilles de moteur à mazout, intéressés rien qu’à aller modestement et même un peu tristement déposer en amont leurs cargaisons de sables, de câbles rouillés, de lisier immonde ou de ne je ne sais quel autre chargement sans gloire dont elles ont presque honte.

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Pauvres crocodiles du monde moderne, dépassant tout juste de l’eau si bien qu’on ne les aperçoit qu’à peine sur les photos des touristes, lesquels préfèreraient même carrément les faire disparaître complètement, si c’était possible.

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Elles sont pilotées par des hommes bancals, eux-aussi, sûrement plus à l’aise sur le pont de leurs petits navires que sur ces berges étranges où les grues ne servent plus qu’à décorer. Car sur les péniches au moins on peut rêver encore un peu, malgré l’odeur, empêché qu’on est de plonger dans le flux incessant des images (à part celles du radar bien sûr, de toute façon bien trop mornes pour capter l’attention) : il faut bien encore regarder devant soi. Ce travail est trop peu intéressant et trop peu cher pour qu’on le confie à des machines. Au moins pour un temps.

Ils s’autorisent, ces tout petits capitaines d’industrie, de temps en temps, car tout de même ces péniches et ces barges poussives ne vont pas très vite, un regard curieux de côté, vers ce monde qui a changé si vite, sur les berges, et qu’ils ne comprennent pas vraiment. Mais qu’ont-ils donc, ces citadins, ces riches du continent, à se promener en riant, déguisés avec leurs habits de ville, et à se prendre ainsi en photo ? Ou à courir ? Ou avec leurs petits chiens ? N’ont-ils rien d’autre à faire ? Se trouvent-ils beaux ? S’imaginent-ils qu’ils sont importants ? A quoi cela leur sert-il donc de se promener ainsi ?

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Oh ! il y en bien quelques autres, sur la terre ferme, que ce spectacle laisse songeur. Ce spectacle d’un monde qui change, si vite, et où les vestiges du monde d’autrefois, pour hideux, pénible et misérable qu’il ait été, vous rendent presque nostalgique, nostalgique au point de regarder passer en silence ces péniches, ces barges et ces cargos sans autre charme qu’un arrière goût de jeunesse écoulée.

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Une réflexion au sujet de « La promenade du West Bund »

  1. la nostalgie est la coloration du lien à notre passé, et il ne faut pas la jeter aux orties ou dans les eaux du Huangu; au contraire il faut la cultiver joyeusement…

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